Des drapeaux aux couleurs criardes flottent dans le vent qui balaie Buffalo Beach, la grande plage de Whitianga (Nouvelle-Zélande). Perchés sur l’immense tente circassienne et les caravanes de la fête foraine, ils semblent me regarder approcher alors que le stop venait de me déposer en ville. J’avance lentement, chercher mon chemin dans ce nouveau monde que je m’apprêtais à pénétrer. C’était un jour de Twilight, les activités qui allaient occuper la soirée se préparaient tranquillement alors que l’ombre du soleil indiquait 13 heures sur le cadran. Chacun vaquait à ses affaires, se déplaçait sans urgence, et cherchait des petites missions s’il n’avait ni boutique ni spectacle à prévoir. Je ne savais encore trop comment trouver la porte d’entrée de cette communauté, que je souhaitais pourtant intégrer en apprenant le rythme et la vie. Je suis soudainement tiré de mon errance par Andre, qui m’interpelle depuis la porte d’entrée de sa caravane transformée pour les prochains jours en bar à milkshakes de toutes les couleurs et toutes les saveurs.
— Monty ! Tu es déjà arrivé !
— Andre ! Oui… j’ai toujours dit qu’il fallait faire confiance à la route, si tu vas dans la bonne direction… J’ai fait les 80 kilomètres dans trois voitures, j’ajoute fièrement en repensant à son doute, la semaine précédente, quand je lui avais dit que je viendrais en stop depuis Thames.
— Un beau jeune homme comme toi aussi… viens boire une bière, invite Andre avec un sourire.
En croisant la communauté il y a quelques jours, j’avais été fasciné par le vent de liberté qui s’en dégageait, comme si le nomadisme permettait d’ouvrir en soi une capacité particulière à vivre de manière détachée. Entre autres rencontres rapides, l’échange avait été plus profond avec Andre, qui m’avait déjà confié avoir trouvé une vocation dans la vie communautaire itinérante. Happé par ces récits, je laissais déjà transparaitre une envie de goûter à cela, en intégrant quelques jours ou quelques semaines ce nouveau mode d’exister. Andre me suggérais alors de rejoindre le cercle de caravanes à l’étape suivante, de l’autre côté de la péninsule de Coromandel. J’avais d’abord ri, mais gardais néanmoins l’idée à l’esprit tant l’expérience se présentait enrichissante. Il ne m’avait pas fallu si longtemps pour prendre la décision d’écrire à mon nouvel ami que j’arriverais dans la journée de Boxing Day. Respectant mon engagement, j’étais arrivé au jour dit et profitais maintenant de la fraicheur d’une bière dans l’une des nombreuses habitations roulantes, qui camperaient sur la plage pour les trois prochains jours.
— Maintenant que tu es là, tu vas travailler, lance Andre. On ouvre ce soir avec un Twilight. Les gens viennent jusqu’à minuit, il y aura des activités, des spectacles…
— Hâte de voir ça. Comment je peux aider ?
— Viens, je vais te présenter.
A nouveau à l’extérieur, je me sens soudainement envahi d’une vague de confiance, contrastant largement avec mon hésitation évidente au moment d’entrer dans le camp une demi-heure plus tôt. Je suis alors Andre, qui me présente en quelques mots les infrastructures et l’organisation des lieux. Arrivés sur le bord de la place principale sur laquelle se dresse le chapiteau et la scène, nous bifurquons vers l’allée de droite, encombrée de toutes sortes de vêtements légers et colorés. Derrière le tas de mannequins féminins de plastique nus, une jeune femme bronzée s’active à enfiler de longues robes aux couleurs transparentes sur des cintres pendus en hauteur.
— Summer ! appelle Andre. J’ai trouvé un travailleur ! Dis lui ce qu’il peut faire.
— Ah ça tombe bien, je ne m’en sors pas aujourd’hui… Salut ! me lance-t-elle. Tu sais habiller des mannequins ?
— Jamais essayé, mais je crois que je peux m’en sortir pas trop mal, je lui réponds.
— Parfait, on s’y met tout de suite pour être prêts à l’ouverture !
Andre disparaît. Me voilà sous la direction de Summer.
Andre m’abandonne aux commandes de Summer, qui m’indique un tas de vêtements à agencer comme je le souhaite pour les présenter sur les bustes nus encore par terre. Designer de mode malgré moi, je me lance volontairement dans cette mission, enfilant tantôt une brassière de mailles très ajourées, tantôt un mini-short en jean très déchiré, tantôt un collier grossier imitant des minéraux rares et colorés. L’après-midi ensoleillée se défile rapidement, couverte en plus du travail par la conversation avec ma nouvelle patronne. Je lui pose beaucoup de questions, auxquelles Summer ne répond que partiellement, et surtout sans retourner la pareille. Malgré la sympathie apparente, je m’aperçois rapidement que ma place est loin d’être acquise.
L’ouverture de la fête foraine suscite une impressionnante vague de personnes de tous horizons, débarquant dans les allées de ce village éphémère pour consommer du divertissement et rencontrer les gens du voyage. Il faut dire que la musique trop forte, les affiches placardées sur les ronds-points, et l’installation sur le principal lieu de balade de la ville sont de formidables manières de manifester la présence de cette activité curieuse temporaire. Je m’éclipse de la boutique de vêtements pour m’en aller visiter les autres camions et repérer les personnalités importantes de la communauté. Me fondant dans la masse, je juge que c’est un bon moyen pour découvrir la fête foraine dans son exercice, avant d’aller rencontrer plus directement les gens qui l’animent. Dépassant quelques food trucks, j’arrive face à l’espace d’une jeune femme rousse qui pratique le henné sur la main d’une dame, dont les enfants jouent sur des agrès en bois disposés pour eux devant la grande scène. Viennent ensuite toutes sortes de voyants, que ce soit par la fumée dans la boule de cristal ou bien les cartes, la séance est onéreuse mais parait-il que les résultats sont fiables, rassure une vieille dame dont le visage est presque intégralement tatoué aux curieux qui s’approchent. Un petit manège, un trampoline, un guitariste, une couturière et un pyrograveur plus tard, je me dirige vers la grande tente au son des hauts parleurs qui annoncent le premier spectacle de la soirée.
Ceux-ci s’enchainent jusqu’à minuit, ce qui me permet de découvrir les immenses talents cachés dans les personnalités atypiques de cette communauté. Lorsque les portes de la fête foraine se referme, poussant les jeunes de Whitianga à rentrer à la maison, quelques personnes se retrouvent autour d’une table éclairée par un chandelier à trois bougies. Lorsque je passe à côté, Summer m’interpelle, m’enjoignant à s’asseoir pour partager une chicha. Je m’exécute, et salue les amis de celle qui cherchait à m’intégrer. Dans le groupe, je reconnais la fille du henné, l’un des gars qui servait des burgers dans un food truck, et des visages aperçus sur scène, jouant une pièce de théâtre improvisée pour occuper l’audience entre deux spectacles.
— Alors moi c’est Kaia, et cette chicha est à moi, se présente l’un des comédiens d’un air grave, avant d’éclater de rire. Mais tu as le droit de goûter, celle-ci est bien réussie !
— Arrête de l’embêter, tu ne sais même pas s’il a déjà pris ça, s’enquit la fille rousse.
— Justement, ce ne serait pas le meilleur pour tester ? je demande en lançant un regard joueur, sentant la nécessité d’entrer dans leur jeu pour les rencontrer.
— Lance toi mais attention, c’est la spéciale de The Extravaganza Fair ! avertit-elle. Moi c’est Stella, tu restes quelques jours ?
Summer avait gardé le silence pendant l’échange, mais n’avait pas manqué d’observer comment ses amis accueillaient le nouvel arrivant. Si le grand maori Kaia avait été taquin, jouant de sa carrure et de sa voix résonnante, la jolie Stella avait été plus protectrice et s’intéressait maintenant franchement à moi, essayant de comprendre comment un jeune Français et son sac à dos était arrivé dans leur cercle si particulier.

