
Rencontre · 10 mars 2026
Au laboratoire
des violons
Nous dévalons à vélo la rue de Saint-Pétersbourg, où se trouve la salle d’escalade que nous fréquentons tous les mardis matin. Nos corps éreintés par l’effort, soulagés par la douche froide des vestiaires, se laissent porter dans la descente, goûtant à l’ivresse de la vitesse. Rapidement, nous dépassons le rond-point de l’Europe, au-dessus des voies ferrées de Saint-Lazare, dont nous apercevons la gare en contrebas. Virage sec à gauche : nous voici dans la rue de Rome, terre promise de la lutherie parisienne, avant de nous arrêter net au numéro 46.
Le rideau de fer relevé et l’alarme désactivée, nous pénétrons dans la boutique, dont les murs deviennent presque invisibles tant les instruments les recouvrent. Des violoncelles attendent contre la vitrine comme des enfants de chœur. Des violons, pendus par dizaines, reflètent chacun à leur manière la lumière des spots qui les éblouissent. Si les essences de bois sont les mêmes, les vernis leur apportent des reflets si particuliers que les ondes de l’épicéa semblent danser sur des rythmes différents selon les instruments.
Nous traversons la boutique et accédons à son laboratoire, à l’arrière : l’atelier.
D’abord, je suis envahi par une odeur ocre, un mélange d’alcools difficile à distinguer. Je ne l’identifie pas tout de suite comme étant celle du vernis devant lequel je m’émerveillais quelques instants auparavant, séché sur le bois des instruments. Alors que je fais la remarque, l’ami luthier qui nous reçoit me montre la mixture et son pinceau, posés à côté d’un violon « blanc ».
Je me dis que celui-ci doit se sentir nu sans son vernis et détourne le regard, par fausse pudeur.
La science qui entoure le choix des pigments et leur fragile équilibre dans cet habit orangé repose sur des secrets vieux de plusieurs siècles. Pourtant, l’avarice de certains grands génies n’a pas permis qu’ils soient transmis aux générations de luthiers européens. Alors, chacun s’en fait une idée, et l’histoire du vernis s’écrit à plusieurs voix. Notre luthier explique que cela n’est pas forcément dommage, mais qu’il invite chaque artisan à apporter sa propre touche sur un instrument dont la fabrication est très normée.
Sur un autre établi, un petit rabot, dont l’usage est réservé à la facture des violons, repose dans un lit de copeaux arrachés la veille à leur arbre d’origine. J’en saisis une poignée. Ils crissent dans ma main en se rompant sous la pression que je leur impose. Comme avec les boules anti-stress que l’on voit de temps en temps, je tire de cet exercice une étrange satisfaction. Je lance à la volée que j’en emporterais bien un sachet, dans lequel je pourrais mettre la main de temps en temps.
Nous prenons l’escalier vers l’étage et sa petite cuisine, qui nous offre le choix entre une bouteille de whisky sur la table et un café qui attend sagement d’être chauffé. Il est 8 h 30 : le choix que fera notre ami semble assez évident. Il attrape quelques petits verres à fond plat et demande, l’air sérieux, s’il faudra des glaçons.
Ce matin-là, je n’ai pas eu son courage et prends l’initiative d’allumer une plaque à induction pour y déposer la cafetière. Je sors de mon sac à dos des croissants, une baguette encore chaude et un jus de fruits, ce qui provoque un ravissement général autour de la petite table.
L’une d’entre nous attrape alors un violon entreposé là et tire une grimace en grattant à vide les cordes désaccordées. Elle ajuste rapidement les chevilles et entame quelques grands airs classiques, pinçant légèrement les cordes pour accompagner la discussion en cours autour des difficultés grandissantes à importer du bois de Pernambouc pour les archets des violonistes.
Vingt minutes plus tard, il est déjà temps de ranger. La boutique du 46, rue de Rome, ne tardera pas à ouvrir ses portes aux musiciens de renom, aux simples curieux, aux mères d’enfants plus talentueux les uns que les autres, aux confrères luthiers de passage, aux gitans vendeurs de violons et à nous, amis venus boire un coup.
Je reste encore un peu, observateur fasciné par la vie de l’atelier, ce laboratoire qui pousse l’exigence à son plus haut niveau tout en restant soumis aux lois arides de la matière. Je suis le témoin silencieux d’un juron lorsque l’éclisse casse contre le fer chauffé sur lequel elle devait être formée, ou d’un soupir soulagé lorsque l’enclavement du manche dans sa caisse de résonance s’ajuste au dixième de millimètre.
Je quitte la boutique en pensant que j’ai hâte d’y revenir, et peut-être même d’en apprendre le métier ?
